CELUI QUI ENTENDAIT VENIR L’ORAGE
FRAGMENTS DES VEILLEURS
Chroniques de la Vallée des Brumes — II
Xī Yǔ — 息语
Les grenouilles se taisent.
Un enfant lève les yeux.
Le ciel n’a encore rien dit.
Personne ne crut l’enfant lorsqu’il annonça que l’orage arrivait.
Cela ne le surprit pas.
Le ciel était bleu.
Pas parfaitement bleu, parce que dans la Vallée des Brumes rien ne restait jamais parfaitement de la même couleur très longtemps. Une vapeur blanche persistait encore au-dessus des terres basses, les montagnes du nord avaient gardé une ligne grise autour de leurs sommets et quelques nuages minces dérivaient vers l’est.
Mais c’était malgré tout un ciel sous lequel les adultes avaient décidé qu’il ne se passerait rien.
Et lorsqu’un adulte avait décidé qu’il ne se passait rien, il devenait très difficile de lui montrer le contraire.
L’enfant se tenait près du petit fossé où l’eau descendait vers les jardins.
Il regardait les grenouilles.
Ou plutôt l’endroit où elles auraient dû être.
Depuis le printemps, elles vivaient là en nombre suffisant pour empêcher toute personne raisonnable de dormir lorsque les nuits devenaient chaudes. Elles chantaient au coucher du soleil. Elles sautaient sous les pieds des enfants. Elles disparaissaient dans l’eau à la moindre ombre.
Ce matin-là, il n’en avait vu aucune.
Il s’accroupit.
La boue portait pourtant leurs traces.
Il posa une main à plat sur le sol humide.
Rien.
Il attendit.
Toujours rien.
Un garçon passa derrière lui avec une branche sur l’épaule.
— Tu cherches quoi ?
— Les grenouilles.
— Pourquoi ?
— Elles sont parties.
Le garçon regarda le fossé.
— Elles sont dans l’eau.
— Non.
— Comment tu sais ?
L’enfant désigna la surface.
— Elles ne chantent pas.
Le garçon haussa les épaules.
— Peut-être qu’elles dorment.
— Le matin ?
— Peut-être qu’elles sont fatiguées.
Il poursuivit sa route.
L’enfant resta accroupi.
Il n’était pas satisfait.
Ce n’était pas seulement les grenouilles.
La veille, la chienne de Tao avait refusé de dormir près de l’enclos. Elle avait tiré sa corde jusqu’à se coucher presque contre la porte de la hutte.
Le chien de Bo avait fait la même chose.
Et le petit animal gris qui d’habitude fouillait les déchets derrière le foyer commun avait passé la nuit sous un toit.
Puis il y avait les oiseaux.
Il ne connaissait pas leurs noms à tous.
Mais il connaissait leurs chemins.
Certains traversaient chaque matin le village d’ouest en est.
D’autres montaient depuis la rivière.
Ce matin-là, trois vols avaient coupé la vallée en direction du sud.
Très haut.
Puis très bas.
Comme s’ils ne trouvaient pas leur place.
L’enfant se releva.
Il regarda les montagnes.
Rien.
Il décida d’aller voir Bao.
C’était une mauvaise décision.
Mais beaucoup de choses importantes commencent par une mauvaise décision dont on ne comprend l’utilité que plus tard.
Bao réparait un panier devant sa hutte.
Il avait posé entre ses genoux plusieurs tiges souples et semblait mener contre elles une lutte personnelle.
— L’orage arrive, annonça l’enfant.
Bao ne leva pas les yeux.
— Alors demande-lui de venir demain.
— Pourquoi ?
— J’ai du bois à rentrer aujourd’hui.
L’enfant attendit.
Bao continua à tresser.
— Les grenouilles se taisent.
— Elles ont enfin compris qu’on ne les écoutait pas.
— Les chiens dorment près des portes.
— Les chiens dorment partout.
— Les oiseaux ne vont pas dans le bon sens.
Bao s’arrêta.
Il leva enfin la tête.
— Quel est le bon sens pour un oiseau ?
L’enfant réfléchit.
— Celui qu’il prend d’habitude.
Bao eut un petit sourire.
— Voilà déjà une meilleure réponse.
L’enfant se sentit encouragé.
— Alors tu me crois ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’un oiseau peut avoir envie d’aller ailleurs.
Il reprit son panier.
— Moi aussi, parfois.
L’enfant resta immobile.
— Mais plusieurs oiseaux ?
— Plusieurs oiseaux peuvent être stupides ensemble. Regarde les hommes.
Il désigna l’abri des chasseurs.
Trois d’entre eux discutaient avec beaucoup de gestes autour d’un filet déchiré.
L’enfant admit intérieurement que l’argument était difficile à combattre.
Il repartit.
À côté du foyer commun, Lan triait des racines avec Mère Sui.
L’enfant s’arrêta devant elle.
— L’orage arrive.
Lan leva une racine.
— Celui-ci ?
— Non. Un vrai orage.
— Dommage. Celui-là, je pouvais le couper.
Mère Sui poursuivit son travail sans intervenir.
— Les grenouilles se taisent, expliqua l’enfant.
Lan regarda Mère Sui.
— C’est grave ?
— Pas pour les grenouilles.
— Les chiens dorment près des huttes.
— Ils ont découvert le confort.
— Les oiseaux changent de chemin.
Lan posa sa racine.
— Et toi, qu’est-ce que tu changes ?
— Rien.
— Voilà peut-être le problème.
L’enfant fronça les sourcils.
Lan sourit.
— Va voir Mei. Elle aime les choses qui ne font pas ce qu’elles devraient faire.
Mère Sui leva les yeux.
— Ce n’est pas exactement ce qu’elle aime.
— Non ?
— Elle aime comprendre pourquoi.
Lan réfléchit.
— C’est plus fatigant.
Puis elle montra la hutte d’un mouvement du menton.
— Elle est derrière. Avec les herbes.
L’enfant fit deux pas.
— Attends.
Il se retourna.
Lan lui tendait une racine coupée.
— Mange.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on annonce mieux les catastrophes quand on n’a pas faim.
Il prit la racine.
— Merci.
— Si l’orage ne vient pas, tu me la rends.
Il regarda le morceau déjà coupé.
— Comment ?
Lan haussa les épaules.
— Tu vois ? Il faut toujours réfléchir avant d’accepter les conditions.
Mère Sui eut un petit rire.
L’enfant partit.
Il trouva Mei derrière la hutte.
Elle avait étalé plusieurs plantes sur une natte.
Certaines séchaient.
D’autres venaient d’être lavées et portaient encore de la terre sombre près des racines.
Mei était penchée sur une tige dont elle séparait les feuilles.
Elle leva les yeux en entendant les pas.
— Tu t’es coupé ?
— Non.
— Tu as mal quelque part ?
— Non.
Mei attendit.
L’enfant comprit qu’il fallait expliquer sa présence.
— L’orage arrive.
Mei regarda le ciel.
Puis l’enfant.
— Quand ?
Il n’avait pas prévu cette question.
— Bientôt.
— Aujourd’hui ?
— Peut-être.
— Cette nuit ?
— Peut-être.
— Demain ?
Il hésita.
— Peut-être.
Mei reprit sa tige.
— C’est un orage très prudent.
L’enfant sentit ses joues chauffer.
— Je sais qu’il arrive.
Cette fois, Mei ne plaisanta pas.
Elle posa la plante.
— Comment ?
Enfin.
Quelqu’un posait la bonne question.
Il s’approcha.
— Les grenouilles ne chantent plus.
— Depuis quand ?
— Ce matin.
— Toutes ?
Il ouvrit la bouche.
Puis la referma.
— Je ne sais pas.
— Tu as regardé tout le fossé ?
— Non.
— Alors ?
Il réfléchit.
— Les grenouilles que j’écoute d’habitude ne chantaient pas.
Mei acquiesça.
— Bien.
L’enfant fut surpris.
— Bien ?
— C’est ce que tu sais.
Elle montra une place sur la natte.
— Assieds-toi.
Il obéit.
— Encore.
— Les chiens ont dormi près des portes.
— Quels chiens ?
— Celui de Tao. Celui de Bo.
— Tu les as vus ?
— Celui de Tao, oui.
— Et celui de Bo ?
— Son fils me l’a dit.
Mei prit une petite pierre et la posa devant elle.
— Celui de Tao : tu as vu.
Puis une deuxième.
— Celui de Bo : on t’a dit.
L’enfant regarda les deux pierres.
— Ce n’est pas pareil ?
— Si tu veux comprendre quelque chose, non.
Elle prit une troisième pierre.
— Les oiseaux ?
— Je les ai vus.
— Quoi exactement ?
— Ils allaient vers le sud.
— Ils n’y vont jamais ?
— Si.
— Alors ?
L’enfant sentit l’agacement monter.
— Mais pas comme ça.
— Comme quoi ?
— Plus vite.
Mei attendit.
— Et certains volaient bas.
Elle attendit encore.
— Et puis haut.
— Bien.
Troisième pierre.
L’enfant regarda les trois.
— Donc l’orage arrive.
Mei secoua la tête.
— Non.
Il se redressa.
— Tu ne me crois pas non plus.
— Je n’ai pas dit cela.
— Alors quoi ?
Mei désigna les pierres.
— Je crois que tu as vu trois choses.
— Qui veulent dire que l’orage arrive.
— Peut-être.
Le mot le déçut.
— Ji dirait si c’est un signe.
— Probablement.
— Alors je vais voir Ji.
Mei retint un sourire.
— Tu peux.
Il se leva.
— Mais ?
Il avait appris que les adultes plaçaient souvent leur vraie pensée après ce mot.
Mei ramassa les pierres.
— Mais avant, va vérifier les grenouilles.
— Pourquoi ?
— Parce que tu m’as dit qu’elles se taisaient.
— Elles se taisent.
— Toutes ?
L’enfant regarda le fossé au loin.
— Je ne sais pas.
— Voilà.
Elle lui tendit la première pierre.
— Va savoir un peu plus.
Il prit la pierre.
— Et après ?
Mei reprit ses herbes.
— Après, tu pourras toujours ne pas savoir.
L’enfant partit en trouvant cette réponse profondément irritante.
Il retourna au fossé.
Cette fois, il le suivit presque jusqu’aux jardins.
Au premier coude, silence.
Au deuxième aussi.
Puis, près d’une pierre plate chauffée par le soleil, il entendit un bruit.
Une grenouille.
Une seule.
Deux appels courts.
Puis plus rien.
Il s’accroupit.
Donc elles ne se taisaient pas toutes.
Il pensa à Mei.
Il n’aimait pas cela.
Un peu plus loin, il vit une petite grenouille disparaître sous une feuille.
Deux.
Il ramassa un bâton et traça deux marques dans la boue.
Puis il alla vers la hutte de Tao.
La chienne était couchée près de la porte.
Encore.
Il s’approcha.
Elle leva la tête.
Sa queue frappa une fois le sol.
Près de sa patte se trouvait un os.
L’enfant s’arrêta.
Peut-être qu’elle dormait là à cause de l’os.
Il contourna la hutte.
La corde était assez longue pour lui permettre d’aller jusqu’à l’ombre.
Mais elle restait contre la porte.
Il regarda le ciel.
Puis l’animal.
— Pourquoi tu es là ?
La chienne bâilla.
Ce n’était pas une réponse satisfaisante.
Il poursuivit.
Près des enclos, le chien de Bo était effectivement couché sous un petit auvent.
Il trouva le fils de Bo.
— Il dort toujours là ?
— Quand il fait chaud.
— Et hier ?
— Je ne sais pas.
— Tu m’as dit qu’il avait dormi près de la porte.
— Peut-être.
— Tu l’as vu ?
Le garçon haussa les épaules.
— Mon père l’a dit.
L’enfant sentit quelque chose bouger dans sa tête.
Vu.
Entendu.
Supposé.
Ce n’était donc pas la même chose.
Il retourna près du centre du village.
Les oiseaux étaient plus difficiles.
On ne pouvait pas leur demander où ils comptaient aller.
Il s’assit sur une pierre et attendit.
Un premier groupe passa au-dessus des huttes.
Vers l’est.
Comme d’habitude.
Puis deux oiseaux isolés descendirent vers les champs.
Puis cinq autres traversèrent très haut vers le sud.
L’enfant compta.
Il attendit longtemps.
Assez longtemps pour que Lan passe devant lui avec un panier vide.
— Tu attends que le ciel tombe ?
— J’observe.
— Ah.
Elle s’arrêta.
— C’est plus grave que je pensais.
— Mei m’a dit de vérifier.
Lan leva les yeux au ciel.
— Elle contamine les enfants maintenant.
— Tu as vu les oiseaux ?
— Oui.
— Ils font quelque chose d’étrange ?
Lan réfléchit réellement avant de répondre.
— Je ne sais pas.
L’enfant fut presque déçu.
Puis elle ajouta :
— Ils sont plus bas depuis hier soir.
— Tu es sûre ?
— Non.
Il la fixa.
— Pourquoi tu dis que tu ne sais pas ?
Lan haussa les épaules.
— Parce que je ne sais pas.
Elle reprit sa route.
— Essayez, tous les deux. Vous verrez, c’est reposant.
L’enfant resta seul.
Un peu plus tard, Hao arriva avec deux chasseurs.
Il avait une peau jetée sur les épaules et riait à quelque chose que l’un d’eux venait de raconter.
L’enfant l’observa.
Hao le remarqua.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu me regardes depuis longtemps pour quelqu’un qui ne regarde rien.
L’enfant hésita.
— L’orage arrive.
Hao leva la tête vers le ciel.
— Aujourd’hui ?
— Je ne sais pas.
Hao sourit.
— Voilà une prophétie difficile à contredire.
Les chasseurs rirent.
L’enfant ne rit pas.
— Les grenouilles sont presque silencieuses.
— Presque ?
— J’en ai entendu deux.
— Alors préviens-moi quand la dernière se tait.
Il reprit sa marche.
L’enfant regarda son pied droit.
Hao boitait légèrement.
Très peu.
Mais assez.
— Tu as mal au pied ?
Hao s’arrêta.
— Non.
Un des chasseurs ricana.
— Si.
Hao se retourna.
— Je n’ai pas mal.
L’enfant pensa aux pierres de Mei.
Vu.
Entendu.
Supposé.
Il avait vu Hao boiter.
Il n’avait pas vu sa douleur.
— Tu boites, dit-il.
Hao ouvrit la bouche.
Puis sourit.
— Très bien. Toi aussi tu t’y mets.
— Qui ?
— Mei.
Il repartit.
L’enfant le regarda rejoindre les autres près du vieux pin.
Le tronc était large, sombre, tordu par les hivers.
Hao posa une main dessus en parlant.
Les hommes rirent encore.
L’enfant leva les yeux vers les branches.
Elles ne bougeaient presque pas.
Le vent était tombé.
Cela aussi lui sembla étrange.
Mais il s’interdit de décider ce que cela signifiait.
Pas encore.
À la fin de l’après-midi, il alla voir Ji.
Le vieux chaman était assis près de la pierre des Ancêtres.
Il réparait une lanière de cuir sur son bâton.
— On m’a dit que tu annonçais la colère du ciel, dit-il avant même que l’enfant parle.
L’enfant sentit sa poitrine se gonfler.
Enfin quelqu’un savait.
— Oui.
Ji leva les yeux.
— Pourquoi ?
L’enfant raconta.
Les grenouilles.
Les chiens.
Les oiseaux.
Le vent.
Il précisa ce qu’il avait vu.
Ce qu’on lui avait raconté.
Ce qu’il avait vérifié.
Et ce qu’il ne savait pas.
Ji l’écouta sans l’interrompre.
Lorsque l’enfant eut fini, le vieux chaman regarda longtemps les montagnes.
— Et qu’en penses-tu ?
— Que l’orage arrive.
— Ce n’est pas ce que je demande.
L’enfant fronça les sourcils.
— Si.
— Non.
Ji planta son bâton dans la terre.
— Tu m’as dit ce que tu as vu. Maintenant je te demande ce que tu en penses.
L’enfant sentit une confusion.
Mei séparait les choses.
Ji aussi.
Mais pas de la même manière.
— Je pense que les animaux savent quelque chose.
— Peut-être.
Encore ce mot.
L’enfant soupira.
Ji le vit.
— Tu voulais que je dise oui ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Parce que toi, tu comprends les signes.
Le vieux homme resta silencieux.
Puis il regarda le ciel.
— Je comprends parfois comment les hommes utilisent les signes.
— Ce n’est pas pareil.
— Non.
Ji sourit à peine.
— C’est pour cela qu’il faut être prudent.
L’enfant s’assit près de lui.
— Alors les grenouilles ne veulent rien dire ?
— Je n’ai pas dit cela.
— Les oiseaux ?
— Je n’ai pas dit cela non plus.
— Les chiens ?
Ji le regarda.
— Les chiens veulent souvent manger.
L’enfant baissa la tête.
Le vieux chaman eut un souffle amusé.
Puis sa voix changea.
— Mais les animaux vivent plus près de certaines choses que nous.
— Du ciel ?
— De ce qui change.
Ji posa une main sur la terre.
— L’humidité. Le vent. Les odeurs. Les mouvements que nos corps ont cessé d’écouter parce que nos têtes parlent trop.
L’enfant pensa à Bao.
Cela ressemblait à quelque chose que Bao aurait pu dire s’il avait été beaucoup plus vieux et beaucoup moins Bao.
— Donc j’ai raison.
Ji retira sa main.
— Tu es vraiment décidé à gagner contre le ciel.
L’enfant ne répondit pas.
— Regarde encore, dit Ji.
La même réponse que Mei.
Cela l’agaça profondément.
— Vous êtes tous pareils.
— Qui ?
— Les vieux.
Ji leva un sourcil.
— Mei sera ravie d’apprendre qu’elle est vieille.
L’enfant partit avant de pouvoir être obligé de répondre.
Le soir descendit lentement.
Le village prit la couleur de la terre.
Les fumées montèrent au-dessus des huttes.
Les enfants furent rappelés près des foyers.
Quelqu’un battit une peau pour enlever la poussière.
Un chien aboya.
Puis un autre.
L’enfant était assis devant sa hutte.
Il avait cessé d’annoncer l’orage.
Sa mère l’avait appelé deux fois pour manger.
Il avait répondu qu’il arrivait.
Il n’était toujours pas entré.
Il regardait.
Le vent avait repris.
Faiblement.
Du sud cette fois.
Les feuilles du vieux pin bougèrent.
Pas beaucoup.
Un frisson.
Puis plus rien.
À l’entrée du village, Mei revenait avec un petit panier d’herbes.
Elle le vit assis.
Elle changea légèrement de direction.
— Alors ?
L’enfant haussa les épaules.
— J’ai entendu deux grenouilles.
— Bien.
— Le chien de Tao avait peut-être un os.
— Bien.
— Je ne sais pas pourquoi celui de Bo dormait près de la porte.
— Bien.
Il la regarda avec irritation.
— Tu dis toujours « bien » quand je sais moins de choses.
Mei s’assit près de lui.
— Non.
— Si.
— Je dis « bien » quand tu sais mieux ce que tu sais.
L’enfant resta silencieux.
Cela lui demanda un moment.
— Les oiseaux vont quand même bizarrement.
— Peut-être.
— Et le vent a changé.
Mei leva le visage.
La brise soulevait légèrement une mèche de ses cheveux.
— Oui.
— Alors ?
— Alors le vent a changé.
Il soupira.
— Tu es fatigante.
— Lan dit la même chose.
Ils restèrent là.
Le jour diminua encore.
Très loin, derrière les montagnes de l’ouest, une masse plus sombre semblait s’être formée.
À peine visible.
L’enfant la désigna.
— Ça.
Mei regarda.
— Je vois.
— C’est l’orage.
Elle ne répondit pas.
Il attendit.
Puis il sourit.
— Tu vas dire « peut-être ».
— J’y pensais.
Ils continuèrent à regarder.
Un instant passa.
Puis un autre.
Et soudain, très loin derrière la crête, une lumière blanche apparut.
Pas assez forte pour éclairer la vallée.
Pas assez proche pour produire un bruit.
Une simple déchirure dans le ciel.
Puis plus rien.
L’enfant se redressa.
— Tu as vu ?
— Oui.
— J’avais raison.
Mei tourna les yeux vers lui.
Il ouvrit la bouche.
S’arrêta.
Regarda les montagnes.
La lumière ne revint pas.
Pas encore.
Il pensa aux grenouilles.
À la chienne.
Aux oiseaux.
À Ji.
Aux trois pierres posées sur la natte.
Puis il secoua lentement la tête.
— Non.
Mei attendit.
— Je ne sais pas encore.
Elle sourit.
Très légèrement.
— Bien.
Cette fois, l’enfant ne se fâcha pas.
Il resta assis près d’elle jusqu’à ce que sa mère l’appelle une troisième fois.
Puis il entra.
Dans la vallée, les chiens cherchèrent les portes.
Les oiseaux disparurent derrière les arbres.
Près du fossé, une grenouille lança deux appels courts avant de se taire.
Le vieux pin demeura immobile au centre du village.
Et très loin derrière les montagnes, une lumière silencieuse fendit une nouvelle fois le ciel.
Pour poursuivre le voyage…
Celui qui entendait venir l’orage appartient aux Fragments des Veilleurs, ces histoires qui prolongent la vie de la Vallée des Brumes au-delà des pages du roman.
Dans cet univers, observer ne suffit pas toujours. Il faut encore apprendre à distinguer ce que l’on a vu, ce que l’on a entendu… et ce que l’on croit savoir.
Si vous souhaitez retrouver Mei, Hao, Lan, Ji et découvrir l’histoire qui a précédé ces fragments :
📖 L’Enfant de la Foudre
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