Le Gardien du méridien oublié Chapitre I – Le tracé effacé
« Tout le monde enseigne comment entrer dans le soin.
Peu enseignent comment en sortir. »— Bo Yan
Lorsque la femme quitta la Maison, la nuit était déjà tombée.
Elle s’inclina devant Luo Shen, les mains jointes contre sa poitrine, puis resta un moment immobile sur le seuil. Sa bouche s’ouvrit comme si elle souhaitait ajouter quelque chose, mais aucun mot ne vint.
Elle avait parlé pendant près de deux heures.
De son fils emporté par la rivière à la fin de l’hiver. Du bol qu’elle continuait à déposer chaque matin à sa place. De la natte qu’elle n’avait pas déplacée. Du bruit de l’eau qu’elle entendait certaines nuits alors que le village se trouvait à plusieurs jours de marche du fleuve.
Luo Shen ne lui avait presque rien demandé.
Il avait simplement posé deux doigts sur son poignet et attendu que les mots trouvent leur chemin.
La femme inspira profondément.
— Cette nuit, dit-elle, je crois que je pourrai dormir.
Luo Shen inclina la tête.
— Ne cherchez pas à dormir. Allongez-vous seulement. Laissez la nuit venir jusqu’à vous.
Elle acquiesça, puis descendit les trois marches de pierre.
Xiu referma la porte derrière elle.
Dans la salle, la lampe à huile projetait sur les murs une lumière instable. Une odeur de feuilles chauffées, de laine humide et de fumée froide flottait encore au-dessus de la natte de soin.
Luo Shen resta assis.
Sa main gauche reposait sur sa cuisse. La droite, toujours suspendue dans l’air, semblait avoir oublié que le soin était terminé.
— Maître Luo ?
Il ne répondit pas.
Une douleur venait de naître sous sa clavicule. Fine d’abord, presque semblable au passage d’un fil sous la peau. Elle descendit le long de ses côtes, contourna son flanc, puis disparut quelque part derrière lui.
Luo Shen posa la paume contre sa poitrine.
— Elle vous a encore laissé quelque chose, dit Xiu.
Il releva les yeux.
L’apprentie avait dix-sept ans et une franchise qui irritait les anciens : elle ne cherchait jamais à rendre ses paroles plus agréables que sa pensée.
— Les malades ne laissent rien, répondit-il. Ils montrent ce qui est déjà là.
— Chez eux, peut-être.
Elle s’agenouilla pour replier la couverture.
— Il reste trois personnes dans la pièce d’attente, reprit Luo Shen.
— Deux. Le troisième est reparti.
— Pourquoi ?
— Je lui ai demandé de revenir demain.
Luo Shen fronça les sourcils.
— Tu n’avais pas à décider cela.
— Il venait pour une douleur au genou qu’il porte depuis huit ans. Cette douleur peut attendre une nuit de plus.
— Ce n’est pas à toi d’en juger.
Xiu lissa lentement la couverture, sans baisser les yeux.
— Et ce n’est peut-être plus à vous de juger de ce que vous êtes encore capable de donner.
La douleur traversa de nouveau le flanc de Luo Shen.
Il attendit qu’elle s’éloigne.
— Fais entrer le suivant.
Xiu resta immobile.
— Maître Luo…
— Fais-le entrer.
Elle expira par le nez, se releva et se dirigea vers la porte.
Avant de l’ouvrir, elle se retourna.
— Il restera toujours trois personnes.
Luo Shen ne répondit pas.
Au matin, ses mains étaient froides.
Il les plongea dans une bassine d’eau chaude, ajouta quelques feuilles séchées et les frotta l’une contre l’autre jusqu’à ce que la peau rougisse.
La chaleur resta à la surface.
À l’intérieur, rien ne changea.
Depuis plusieurs lunes, le froid revenait après les soins les plus longs. Il commençait au bout des doigts, gagnait les paumes puis les poignets. Certains jours, Luo Shen devait serrer les poings pour s’assurer qu’il pouvait encore les fermer.
Il n’en avait parlé à personne.
Les habitants des villages parcouraient parfois plusieurs jours pour venir jusqu’à la Maison. Certains avaient déjà consulté des guérisseurs, des herboristes ou des médecins des cités. Ils arrivaient avec leurs douleurs, mais aussi avec ce que les autres n’avaient pas voulu entendre.
Luo Shen les écoutait.
C’était pour cela qu’ils venaient.
Un praticien pouvait manquer de force. Il pouvait manquer de connaissances. Il pouvait même se tromper.
Mais il ne devait jamais manquer de disponibilité.
C’était du moins ce que Luo Shen avait toujours cru.
Il retira ses mains de la bassine et les essuya.
Dans la cour, Xiu fendait du bois. Elle leva brièvement les yeux vers lui, observa ses doigts rougis, puis reprit son geste sans rien dire.
— Nous partons après le repas, annonça-t-il.
La hache s’immobilisa.
— Où allons-nous ?
— À la Maison de la Route Haute.
— Chez Bo Yan ?
— Maître Bo Yan possède des cartes anciennes consacrées aux trajets secondaires. Je veux les consulter.
— Pour vos mains ?
— Pour approfondir ton apprentissage.
Xiu planta la hache dans la souche.
— Bien sûr.
La Maison de la Route Haute portait mal son nom.
La route avait disparu depuis longtemps sous les ronces et les herbes. Quant à la Maison, elle se résumait à trois bâtiments de pierre adossés à une colline, loin de tout village.
Bo Yan les attendait devant la porte des archives.
Il était plus petit que dans le souvenir de Luo Shen. Son dos s’était courbé, mais ses yeux avaient conservé la dureté des pierres sombres que les enfants ramassaient au fond des torrents.
— Tu as mauvaise mine, dit-il en guise de salut.
— Je vois que l’âge n’a pas adouci votre accueil.
— L’âge adoucit ceux qui avaient peur de déplaire. Entre.
L’intérieur des archives sentait la poussière, le cuir et l’encre ancienne. Des rouleaux de bois et de peau occupaient les étagères jusqu’au plafond. Certaines cartes étaient suspendues contre les murs, protégées par des tissus fins.
Bo Yan alluma une seconde lampe.
— Que cherches-tu ?
— Les anciens trajets du bras et du thorax. Les lignes abandonnées, les variantes régionales, les erreurs de transcription.
— Les hommes appellent erreurs ce qu’ils ne comprennent plus dans la transmission de leurs prédécesseurs.
Xiu regarda Luo Shen.
Il ne releva pas.
Bo Yan tira plusieurs rouleaux d’un coffre. Ils passèrent une grande partie de la journée à comparer les tracés.
Certains représentaient des voies devenues familières aux praticiens. D’autres montraient des branches secondaires, des croisements ou des zones de passage qui n’étaient plus enseignés que dans quelques Maisons.
Luo Shen cherchait sans savoir exactement ce qu’il espérait trouver.
Vers le soir, alors que Xiu rangeait les cartes déjà consultées, Bo Yan sortit un rouleau étroit enveloppé dans une toile grise.
— Celui-ci ne t’apprendra rien d’utile.
— Pourquoi le montrer ?
— Parce que tu continueras à chercher si je ne le fais pas.
Il posa le rouleau sur la table.
La toile était tachée d’humidité. À l’intérieur, une peau très fine avait été enroulée autour d’une tige de bambou noircie.
Bo Yan la déplia avec précaution.
Un corps humain apparut.
Les bras étaient légèrement écartés, la tête tournée vers la droite. Les trajets connus avaient été dessinés à l’encre brune, avec des marques plus sombres aux principaux lieux de passage.
Mais une autre ligne parcourait le côté gauche du corps.
Elle commençait au centre de la paume, traversait la face interne du poignet et remontait le bras. Sous la clavicule, elle s’écartait des trajets habituels, longeait les côtes, contournait le flanc puis disparaissait dans la région lombaire.
L’encre était plus claire.
La main qui l’avait tracée avait hésité.
Luo Shen se pencha.
Sa propre douleur suivait exactement ce chemin.
— Qui a dessiné cette carte ?
— Personne ne le sait.
— D’où vient-elle ?
— D’une Maison détruite pendant les troubles du Nord. Elle faisait partie d’un lot de documents sauvés du feu.
Xiu approcha la lampe.
À côté de la ligne, quelques caractères avaient presque entièrement disparu.
— Je peux lire celui-ci, dit-elle. « Porter ».
— Ou « soutenir », répondit Bo Yan.
Elle désigna les deux signes suivants.
— Celui-là pourrait vouloir dire « souffrance ».
— Il pourrait aussi signifier « charge ».
Luo Shen suivit le tracé sans toucher la peau.
La ligne semblait commencer exactement là où le froid apparaissait dans sa main.
— Et la suite ?
— Effacée.
— Il devait y avoir une explication.
— Il y en a toujours une, dit Bo Yan. Cela ne signifie pas qu’elle soit juste.
Luo Shen se redressa.
— Vous pensez qu’il s’agit d’une erreur ?
— Une ligne ajoutée par un copiste. Une hypothèse abandonnée. Peut-être le trajet imaginaire d’un homme qui aurait passé trop de temps à regarder des cartes et pas assez à toucher des corps.
— Pourtant, vous l’avez conservée.
— Je conserve aussi les erreurs.
— Pourquoi ?
Bo Yan fixa la ligne.
— Parce qu’elles racontent parfois davantage sur les praticiens que sur les malades.
Le silence s’installa.
Xiu promena la lumière sur la carte.
— Cette ligne existe-t-elle sur d’autres documents ?
— Sur trois copies connues. Elle a été grattée sur deux d’entre elles. Sur la troisième, un scribe a écrit qu’il ne fallait pas la transmettre.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle n’existe pas.
La réponse fut trop rapide.
Luo Shen leva les yeux vers l’ancien maître.
— Vous l’avez cherchée.
Bo Yan enroula brusquement la carte.
— Tous les jeunes praticiens cherchent des chemins cachés. Ils veulent découvrir le point que les autres ont oublié, le souffle que personne ne sait percevoir, le secret qui fera d’eux autre chose qu’un homme assis auprès d’un autre homme.
— Je ne cherche aucun secret.
— Alors pourquoi tes mains tremblent-elles ?
Luo Shen baissa les yeux.
Ses doigts s’étaient refermés sur le bord de la table.
Il les relâcha.
— La fatigue du voyage.
— Bien sûr.
Bo Yan remit la toile autour du rouleau.
— Les cartes servent à regarder le corps. Elles ne doivent jamais servir à inventer ce que nous espérons trouver.
Il s’éloigna pour replacer le document dans le coffre.
Luo Shen aperçut alors sa main gauche.
Les doigts de Bo Yan étaient légèrement repliés. Une tension discrète courait le long de son poignet et disparaissait sous sa manche.
Luo Shen s’approcha.
— Laissez-moi voir votre bras.
L’ancien maître recula.
— Non.
— Vous connaissez cette ligne.
— Je connais les hommes qui croient la connaître.
— Vous l’avez ressentie.
Bo Yan rabattit le couvercle du coffre.
— Il est tard. Vous dormirez dans la pièce du fond.
Il se tourna vers Xiu.
— Veille sur lui.
— Je ne suis pas son gardien, répondit-elle.
Bo Yan eut un sourire sans joie.
— Pas encore.
Ils quittèrent la Maison de la Route Haute au lever du jour.
Luo Shen avait recopié la carte de mémoire pendant la nuit. Sur une petite feuille de peau, il avait tracé la silhouette, puis ajouté la ligne en plusieurs traits fins.
Xiu marchait devant lui.
— Vous pensez que Bo Yan mentait ?
— Il ne ment jamais.
— Il ne disait pas la vérité.
— Ce n’est pas la même chose.
— C’est une distinction appréciée des anciens.
Luo Shen rangea la copie dans sa sacoche.
— Il a eu peur lorsque j’ai voulu toucher son bras.
— Vous auriez dû avoir peur lorsqu’il a refusé.
— De quoi ?
Xiu s’arrêta.
— De devenir comme lui.
Avant que Luo Shen ne puisse répondre, un cri s’éleva derrière les arbres.
Une jeune fille apparut sur le chemin. Ses vêtements étaient couverts de sang.
— Venez ! cria-t-elle. Mère Shan a besoin d’aide !
Ils la suivirent jusqu’à un hameau installé au creux de la vallée.
Dans la maison la plus proche, une femme peinait à mettre son enfant au monde depuis deux jours. Les contractions s’étaient espacées. Son visage était pâle, ses lèvres sèches.
Mère Shan se tenait agenouillée près d’elle.
La sage-femme avait accompagné les naissances de trois générations. Luo Shen l’avait rencontrée autrefois, alors qu’il n’était encore qu’un apprenti.
Elle ne perdit pas de temps à le saluer.
— Réchauffe-lui les pieds. Que la jeune fille prépare de l’eau. Et ne me pose aucune question avant que l’enfant ait crié.
Luo Shen obéit.
Le jour s’écoula dans la chaleur, les plaintes et l’odeur du sang.
À la tombée de la nuit, un garçon naquit enfin.
Son premier cri fut faible.
Le deuxième emplit toute la maison.
La mère se mit à pleurer. Xiu enveloppa l’enfant dans un linge chaud.
Mère Shan resta immobile quelques instants, les deux mains posées sur ses cuisses.
Puis elle se leva et sortit.
Luo Shen la retrouva assise contre le mur extérieur. La nuit était froide. Des gouttes de sueur coulaient pourtant le long de ses tempes.
Sa main gauche tremblait.
— Donnez-moi votre poignet, dit-il.
— L’enfant est vivant.
— Votre poignet.
Elle le regarda longuement, puis tendit le bras.
Son pouls était profond, irrégulier, difficile à saisir.
Luo Shen déplaça ses doigts.
Sous la peau, il sentit une tension inhabituelle au centre de la paume. Elle traversait le poignet, remontait la face interne de l’avant-bras et gagnait le coude.
Il suivit lentement le trajet.
Sous la clavicule, Mère Shan retint son souffle.
— Ici ?
Elle acquiesça.
La tension longeait les côtes. Elle contourna le flanc et disparut dans le dos.
Luo Shen retira sa main.
Il sortit la copie de la carte.
Mère Shan ne parut pas surprise.
— Où avez-vous trouvé cela ? demanda-t-elle.
— Dans les archives de Bo Yan.
— Il aurait dû la brûler.
Xiu s’accroupit près d’eux.
— Vous connaissez cette ligne ?
La vieille femme regarda la maison. Derrière le mur, le nouveau-né criait encore.
— Je la connais depuis plus de trente ans.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Luo Shen.
Mère Shan ramena son bras contre elle.
— Ce qui reste lorsque nous ne savons plus rendre ce que nous avons accepté de porter.
Luo Shen observa de nouveau la carte.
La ligne n’appartenait donc pas à l’erreur d’un copiste.
Elle appartenait à un corps vivant.
À celui de Mère Shan.
Peut-être aussi au sien.
Dans la maison, une voix appela la sage-femme.
Elle se releva avec difficulté.
Avant de rentrer, elle posa sa main sur l’épaule de Luo Shen.
— Ne cherche pas cette voie chez ceux qui souffrent, lui dit-elle.
— Chez qui dois-je la chercher ?
Mère Shan contempla ses mains tremblantes.
— Chez ceux qui restent auprès d’eux.
Puis elle franchit la porte.
Luo Shen demeura dans la nuit, la carte ouverte sur ses genoux.
La ligne n’appartenait pas aux malades.
Elle appartenait à ceux qui avaient trop longtemps gardé les mains ouvertes.