Le Gardien du méridien oublié Chapitre III – Le chemin du retour

Le bouillon refroidit avant que Luo Shen accepte de le boire.

Xiu l’avait posé près de lui, sur un petit tabouret, puis elle était sortie sans insister.

Pendant plusieurs heures, il resta seul.

La Maison lui paraissait étrangère.

Il connaissait chaque fissure des murs, chaque plainte du bois lorsque le vent se levait, chaque ombre projetée par la lampe à la tombée du soir. Pourtant, il ne reconnaissait plus le silence qui l’entourait.

D’ordinaire, une voix l’appelait toujours.

Un malade demandait de l’eau.

Une famille souhaitait une réponse.

Un apprenti cherchait une confirmation.

Même lorsqu’il dormait, Luo Shen gardait une partie de son attention tournée vers la porte.

Ce matin-là, personne n’attendait rien de lui.

Il découvrit que le repos pouvait ressembler à un abandon.

Il tendit la main vers le bol.

Ses doigts tremblaient encore.

Le bouillon était tiède. Une fine pellicule s’était formée à la surface. Il le porta à ses lèvres et but lentement.

La chaleur descendit dans sa poitrine, gagna son ventre, puis se répandit dans ses bras.

Elle ne chassa ni la douleur ni la fatigue.

Mais, pour la première fois depuis longtemps, Luo Shen sentit quelque chose entrer dans son corps sans être destiné à quelqu’un d’autre.

Il resta trois jours dans la petite chambre.

Xiu lui apportait de la nourriture, renouvelait la lampe et vérifiait son pouls sans demander la permission.

Elle ne parlait presque pas.

Le quatrième matin, Luo Shen se leva.

Ses jambes étaient faibles, mais elles le portèrent jusqu’à la cour.

La Maison reprenait lentement vie. Deux praticiens du village étaient venus aider. Les patients les moins urgents avaient été invités à revenir plus tard. Ceux qui ne pouvaient pas attendre avaient été répartis entre plusieurs Maisons.

Personne n’était mort.

Personne n’avait été abandonné.

Cette évidence le blessa plus qu’il ne l’aurait cru.

Xiu balayait les marches.

— Prépare les affaires, dit-il.

Elle s’arrêta.

— Pour aller où ?

— Chez Bo Yan.

— Vous tenez à peine debout.

— Je tiendrai à cheval.

— Ce n’est pas la même chose.

— Il connaît la suite de la phrase.

Xiu posa le balai contre le mur.

— Et s’il refuse encore de parler ?

— Alors je lui montrerai ce que son silence a produit.

Elle observa son visage.

— Vous pensez que c’est sa faute ?

Luo Shen regarda ses mains.

— Je ne sais pas encore de qui vient la faute.

— C’est peut-être pour cela qu’il faut attendre.

— J’ai assez attendu.

Xiu soupira.

— Non. Vous avez assez résisté.

Elle rentra néanmoins préparer les sacs.

Bo Yan ne parut pas surpris de les voir.

Il était assis devant les archives, un petit couteau à la main, occupé à gratter l’écorce d’une branche.

Son regard se posa d’abord sur Luo Shen, puis sur Xiu.

— Tu l’as laissé revenir trop tôt, dit-il.

— Je n’ai aucun pouvoir sur lui, répondit-elle.

— C’est justement le problème.

Luo Shen descendit de cheval avec difficulté.

— Je veux revoir la carte.

Bo Yan poursuivit son travail.

— Tu l’as déjà vue.

— Je veux lire ce qui a été effacé.

— Ce qui a été effacé ne se lit plus.

— Vous connaissez la phrase.

Le couteau s’immobilisa.

— Entre, dit l’ancien maître.

Ils le suivirent jusqu’aux archives.

Bo Yan n’alluma qu’une seule lampe. Il ouvrit le coffre, sortit le rouleau enveloppé de toile grise et le déposa sur la table.

Luo Shen déroula la peau.

La ligne apparut de nouveau, fine et hésitante, le long du bras, de la poitrine et du flanc.

Elle lui semblait différente.

Non parce que le dessin avait changé, mais parce qu’il ne cherchait plus à savoir ce que cette voie permettait de prendre.

Il cherchait ce qu’elle devait rendre.

— Xiu a lu un signe, dit-il. Celui du retour.

Bo Yan acquiesça.

— Elle lit mieux que toi.

— Vous le saviez.

— Oui.

— Pourquoi ne rien avoir dit ?

L’ancien maître prit place sur un tabouret.

— Parce que les hommes détournent souvent le sens des connaissances qui leur sont confiées.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule qui importe.

Luo Shen sentit la colère se lever, mais elle ne trouva pas assez de force pour éclater.

— J’ai failli perdre l’usage de ma main.

— Je sais.

— J’ai confondu les douleurs de mes patients avec les miennes.

— Je sais.

— Vous auriez pu m’avertir.

Bo Yan leva vers lui un regard dur.

— Je t’ai demandé pourquoi tes mains tremblaient.

— Vous saviez que la ligne existait.

— Et toi, tu savais que tu étais épuisé.

Le silence tomba entre eux.

Xiu resta près de la porte.

Luo Shen posa les deux mains sur la table.

— Dites-moi ce qui s’est passé.

Bo Yan contempla la carte.

— Cette voie n’a jamais été un méridien au sens où tu l’entends. Elle ne porte pas un souffle particulier. Elle ne relie aucun organe secret. Elle ne donne aucun pouvoir aux praticiens.

— Alors pourquoi l’avoir dessinée ?

— Parce qu’elle apparaissait chez certains d’entre eux.

Il suivit la ligne du doigt sans la toucher.

— Les premiers cartographes l’ont observée chez des soigneurs, des sages-femmes, des gardiens de malades, des accompagnateurs de mourants. Tous connaissaient les mêmes douleurs : les mains froides, la poitrine serrée, le flanc tendu, le dos incapable de se relâcher.

— Ils pensaient absorber la souffrance ?

— Certains, oui.

Bo Yan eut un sourire amer.

— Cette idée leur plaisait. Elle transformait leur épuisement en preuve d’une capacité rare.

— Et les autres ?

— Ils comprirent que la ligne apparaissait lorsque le praticien ne savait plus revenir à lui-même après le soin.

Luo Shen regarda le tracé qui partait de la paume.

— Pourquoi commence-t-elle dans la main ?

— Parce que c’est souvent par la main que l’on entre dans la douleur de l’autre.

— Et pourquoi se termine-t-elle dans le dos ?

— Parce que c’est là que l’homme porte ce qu’il refuse de déposer.

Bo Yan se leva et marcha jusqu’à une étagère.

Il en retira une petite tablette de bois noircie, qu’il posa près de la carte.

Quelques caractères y étaient gravés.

Xiu s’approcha.

— « Ouvrir la voie du retour chez celui qui porte ce qui lui fut confié », lut-elle.

Luo Shen releva la tête.

— La phrase complète.

— Une copie, répondit Bo Yan. Le texte original a disparu.

— Pourquoi l’avoir cachée ?

L’ancien maître passa le pouce sur la tablette.

— Parce que la Voie du Retour a été déformée.

Il retourna s’asseoir.

— À l’origine, elle servait à protéger les praticiens. On leur apprenait à terminer un soin. À se laver. À changer de vêtement. À manger. À marcher. À parler de ce qu’ils avaient vu. À demander un relais. À reconnaître que certaines douleurs ne pouvaient pas être résolues par eux.

Mère Shan.

L’eau froide sur les avant-bras.

Le saule.

Le bol chaud entre les mains.

Luo Shen revit chacun de ses gestes.

— Puis les chefs de certaines Maisons ont compris qu’ils pouvaient utiliser cette ligne autrement, poursuivit Bo Yan.

— Comment ?

— Ils ont affirmé qu’elle désignait les praticiens les plus dévoués. Plus un homme souffrait après ses soins, plus il était considéré comme pur. Plus une femme s’épuisait auprès des malades, plus on louait son courage.

La voix de Bo Yan se fit plus basse.

— Ceux qui demandaient du repos étaient accusés de faiblesse. Ceux qui passaient le relais étaient soupçonnés de manquer de compassion. On montrait les corps brisés comme des exemples de vertu.

Xiu serra les lèvres.

— La Voie du Retour est devenue la Voie du Sacrifice.

— Oui.

— Alors les anciens ont effacé la ligne.

Bo Yan acquiesça.

— Ils ont pensé qu’une connaissance cachée ferait moins de mal qu’une connaissance corrompue.

Luo Shen regarda le rouleau.

— Ils se sont trompés.

— Peut-être.

— Sans cette carte, les praticiens continuent de s’épuiser sans comprendre.

— Avec elle, certains recommenceront à croire que leur douleur les rend supérieurs.

— Alors il faut enseigner son sens.

— Chaque transmission peut être détournée.

— Chaque silence aussi.

Bo Yan leva lentement les yeux.

Pour la première fois, Luo Shen y vit autre chose que de la dureté.

Une fatigue ancienne.

— Montrez-moi votre bras, dit-il.

L’ancien maître ne recula pas cette fois.

Il remonta sa manche.

La peau était fine, marquée de taches sombres. La main restait légèrement refermée. Sous la clavicule, une cicatrice traversait le trajet de la ligne.

Luo Shen posa deux doigts sur son poignet.

La tension était faible, mais présente.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis la famine des Trois Hivers.

Luo Shen connaissait cette période. Plusieurs vallées avaient perdu leurs récoltes. Des familles entières avaient quitté leurs maisons. Les Maisons de soin avaient accueilli plus de malades qu’elles ne pouvaient en nourrir.

— Nous étions neuf, reprit Bo Yan. Puis six. Puis quatre.

Son regard se fixa sur la lampe.

— Deux sont morts. La dernière m’a demandé de fermer la Maison pendant une lune.

— Vous avez refusé.

— J’ai pensé que fermer la porte tuerait ceux qui attendaient dehors. Alors elle est partie.

Xiu demanda doucement :

— Que s’est-il passé ?

— J’ai continué seul.

Il replia sa manche.

— À la fin de l’hiver, je ne ressentais plus rien. Ni tristesse, ni peur, ni joie. Je pouvais regarder mourir un enfant et penser seulement au malade suivant.

Luo Shen retira sa main.

— Qui vous a soigné ?

— Ceux que j’avais accusés d’avoir abandonné.

Bo Yan sourit sans joie.

— Ils m’ont appris que le contraire de l’épuisement n’était pas le repos.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Le retour.

Ils restèrent auprès de Bo Yan jusqu’au lendemain.

Il ne leur enseigna aucun point secret.

Aucun enchaînement de pression.

Aucune respiration capable d’effacer les douleurs accumulées.

Il leur transmit seulement quelques principes.

Ne jamais confondre la présence avec l’absorption.

Ne pas accomplir à la place de l’autre ce qu’il pouvait encore faire.

Reconnaître qu’un soin possédait un commencement et une fin.

Accepter qu’un autre praticien poursuive le travail.

Parler de ce qui continuait à habiter les nuits.

Recevoir soi-même un soin avant que le corps ne l’exige par la maladie.

Bo Yan demanda à Luo Shen :

— Lorsque tu poses la main sur un malade, que cherches-tu ?

— Ce qui l’empêche de retrouver son équilibre.

— Et lorsque tu retires ta main ?

Luo Shen ne répondit pas.

— Voilà ce que tu n’as jamais appris, dit l’ancien maître.

Il désigna la paume dessinée sur la carte.

— Tout le monde enseigne comment entrer dans le soin. Peu enseignent comment en sortir.

De retour à la Maison, Luo Shen ne reprit pas immédiatement sa place.

Il réunit les praticiens dans la grande salle.

Ils étaient huit, parmi lesquels deux anciens, trois apprentis et les soigneurs venus les aider pendant son absence.

La plupart s’attendaient à l’entendre parler d’un nouveau trajet.

Luo Shen déroula la copie de la carte au centre de la table.

— Cette ligne ne doit pas être enseignée comme un méridien, dit-il. Elle ne donne aucun pouvoir. Elle ne prouve aucune qualité particulière.

Un praticien âgé, nommé Chen Yu, examina le dessin.

— Pourquoi nous la montrer ?

— Parce qu’elle représente ce qui arrive lorsqu’un soignant ne sait plus terminer son travail.

Il leur raconta ce qu’il avait vu.

Les mains de Mère Shan.

Les douleurs de Yan Fu.

Les veilles partagées de l’ancien soldat.

Son propre effondrement.

Il ne chercha pas à atténuer sa faute.

— J’ai cru que ne jamais m’arrêter prouvait mon engagement. En réalité, je ne faisais plus confiance ni à mes compagnons ni aux malades. Je pensais que tout reposait sur moi.

Chen Yu croisa les bras.

— Et que proposes-tu ? Fermer la Maison lorsqu’il y a trop de souffrance dehors ?

— Non.

— Refuser ceux qui ont marché plusieurs jours pour venir jusqu’ici ?

— Non.

— Alors quoi ?

Luo Shen regarda les praticiens autour de la table.

— Que personne ne soit plus indispensable.

Un murmure parcourut la salle.

— Nous travaillerons en équipes, poursuivit-il. Les cas difficiles seront partagés. Celui qui veille une nuit ne prendra pas la suivante. Entre deux soins longs, un temps sera réservé pour manger, marcher ou rester seul. Chacun pourra demander un relais sans avoir à justifier son épuisement.

Chen Yu secoua la tête.

— Les malades ne peuvent pas toujours attendre.

— Ils ne doivent pas attendre un sauveur.

Luo Shen posa la main sur la carte.

— Ils doivent pouvoir compter sur une Maison.

Les nouvelles règles furent d’abord mal acceptées.

Certains les trouvaient trop rigides.

D’autres craignaient de paraître faibles.

Un apprenti continua plusieurs jours à cacher ses vertiges. Une praticienne âgée refusa de parler d’une patiente morte pendant son absence. Chen Yu passa encore deux nuits de suite auprès d’un blessé avant que Xiu ne lui retire presque de force le bol qu’il tenait.

Peu à peu, pourtant, les gestes changèrent.

À la fin d’une séance, les praticiens restaient quelques respirations auprès de la porte.

Ils lavaient leurs mains en silence.

Ils inscrivaient non seulement l’état des malades, mais aussi le nom de celui qui reprendrait le soin.

Lorsqu’une situation difficile persistait dans leur esprit, ils la racontaient aux autres.

Personne ne prétendait que ces gestes effaçaient les souffrances.

Ils empêchaient seulement qu’elles deviennent invisibles.

Luo Shen reprit progressivement les soins.

Il ne recevait plus tous les patients.

La première fois qu’il demanda à Xiu de prendre sa place, il ressentit une honte vive.

Elle n’en fit aucun commentaire.

Elle entra dans la salle, s’agenouilla auprès du malade et posa deux doigts sur son poignet.

Luo Shen resta quelque temps derrière la porte.

Puis il s’éloigna.

L’épreuve arriva au début de l’hiver.

Un messager surgit au milieu de la nuit. Un chariot avait basculé dans un ravin sur la route du Nord. Plusieurs voyageurs étaient blessés.

Autrefois, Luo Shen serait parti seul avec sa sacoche.

Cette fois, il réveilla toute la Maison.

Il désigna ceux qui partiraient sur la route, ceux qui prépareraient les salles et ceux qui resteraient disponibles pour les habitants du village.

Il confia à Xiu une tâche particulière.

— Tu surveilleras les praticiens.

— Pas les blessés ?

— Les deux.

— Et que dois-je observer ?

— Ceux qui ne sentent plus leurs mains. Ceux qui cessent de parler. Ceux qui disent trop souvent qu’ils vont bien.

Xiu acquiesça.

Les blessés arrivèrent avant l’aube.

Pendant plusieurs heures, la Maison fut remplie de cris, de sang et d’ordres brefs.

Luo Shen s’occupa d’un homme dont la jambe avait été écrasée. Il resta auprès de lui tandis que les autres tentaient de contenir le saignement et d’immobiliser la jambe.

La douleur était intense.

L’homme agrippait son avant-bras et répétait le nom de sa fille.

Luo Shen sentit la tension apparaître dans sa paume.

Puis sous sa clavicule.

Elle descendit lentement vers ses côtes.

Il connaissait désormais ce chemin.

Son premier mouvement fut de l’ignorer.

L’homme avait besoin de lui.

La Maison était pleine.

Personne ne devait être dérangé.

La ligne atteignit son flanc.

Luo Shen ferma les yeux un instant.

— Xiu.

Elle se trouvait à l’autre bout de la salle, mais elle l’entendit.

Elle s’approcha.

— Prends ma place.

Elle observa l’homme, la blessure, puis le visage de Luo Shen.

— Je peux continuer, ajouta-t-il. Mais je ne dois pas.

Xiu s’agenouilla.

— Je suis là, dit-elle au blessé.

Luo Shen retira doucement son bras de la main de l’homme.

Il sortit dans la cour.

La neige commençait à tomber.

Près du mur, une bassine d’eau l’attendait. Il y plongea les mains.

L’eau était froide.

Il les frotta jusqu’à sentir de nouveau ses doigts.

Puis il marcha jusqu’au grand arbre qui dominait la cour.

Il posa les deux paumes contre le tronc.

Il ne lui confia aucune douleur.

Il ne lui demanda aucune force.

Il sentit seulement l’écorce sous sa peau, le poids de son corps sur ses pieds, l’air qui entrait dans ses poumons et le quittait.

La nuit existait autour de lui.

Le blessé existait dans la Maison.

Luo Shen existait encore entre les deux.

Lorsqu’il revint, Xiu était toujours auprès de l’homme.

Elle leva les yeux.

— Vous êtes revenu ?

Luo Shen regarda ses mains.

— Oui.

— Alors prenez la salle voisine.

Il acquiesça.

Il ne reprit pas sa place.

Il en prit une autre.

Au printemps, Luo Shen redessina la carte.

Il représenta les douze trajets connus avec précision. Puis il ajouta, sur le côté gauche du corps, la ligne oubliée.

Il la traça plus légèrement que les autres.

Ni point de départ officiel.

Ni lieux de passage numérotés.

Ni indication de traitement.

Sous le dessin, il écrivit :

Cette voie n’appartient pas à ceux qui en savent davantage.
Elle apparaît chez ceux qui risquent de ne plus savoir où ils finissent.

Il roula la carte et la tendit à Xiu.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu l’as comprise avant moi.

— Je n’ai fait que vous demander de vous arrêter.

— C’était précisément ce que je ne savais pas entendre.

Xiu prit le rouleau.

— Où dois-je le conserver ?

— Pas avec les cartes ordinaires.

— Pourquoi ?

— Parce qu’une connaissance ne doit pas seulement être vraie. Elle doit être confiée à ceux qui ne s’en serviront pas pour faire du mal.

— Et comment reconnaître ces personnes ?

Luo Shen regarda les portes de la Maison.

Certaines étaient ouvertes.

D’autres fermées.

Toutes pouvaient l’être selon les besoins.

— Elles ne se reconnaissent pas à ce qu’elles sont prêtes à supporter, répondit-il. Mais à ce qu’elles refusent d’exiger des autres.

Bien des années plus tard, alors que les cheveux de Xiu avaient commencé à blanchir, un jeune praticien vint la trouver.

Il avait les mains froides, le sommeil agité et une douleur qui remontait de sa paume jusqu’à sa poitrine.

— Je manque de force, lui dit-il. Je dois apprendre à mieux me protéger.

Xiu lui demanda depuis combien de temps il travaillait sans repos.

Il répondit qu’il ne comptait plus.

Elle lui demanda qui prenait sa place lorsqu’il était malade.

Il baissa les yeux.

— Personne.

Xiu ouvrit un coffre.

Elle en sortit une carte ancienne, enroulée dans une toile grise.

— Je vais vous montrer une voie qui ne figure dans aucun enseignement ordinaire.

Le jeune homme se pencha avec avidité.

— Un méridien secret ?

— Non.

Elle déroula lentement la carte.

— Un chemin que les praticiens oublient lorsqu’ils veulent rester trop longtemps auprès des autres.

Elle ne lui montra pas immédiatement la ligne.

Elle posa d’abord un bol de bouillon chaud devant lui.

— Depuis combien de temps n’êtes-vous pas revenu chez vous ? demanda-t-elle.

— J’habite à quelques rues d’ici.

Xiu sourit.

— Ce n’est pas de cette maison que je parle.

Le jeune homme contempla ses mains.

Alors seulement, Xiu posa un doigt sur l’extrémité du trajet dessinée dans la paume.

Elle ne lui apprit pas à fermer ses mains.

Elle lui apprit qu’elles pouvaient rester ouvertes sans cesser de lui appartenir.

NOTE AU LECTEUR

Le « méridien oublié » et la « Voie du Retour » sont des constructions symboliques propres à cette œuvre de fiction. Ils ne correspondent à aucun méridien reconnu par les traditions médicales chinoises et ne constituent ni une méthode de diagnostic ni une technique de soin.

Le récit s’inspire toutefois d’une réalité largement partagée par les métiers du soin et de l’accompagnement : la difficulté de rester présent auprès de la souffrance sans se confondre avec elle, ainsi que la nécessité du relais, du repos et du retour à soi.

À PROPOS DE L’AUTEUR

Stéphane Bourguignon explore dans ses récits les liens entre le soin, la transmission et les héritages du vivant. Praticien et formateur en shiatsu et en médecine traditionnelle chinoise, il a fondé le Centre du Tao et les Éditions L’Ancrage.

Avec Le Gardien du méridien oublié, il interroge la place de celui qui accompagne : comment demeurer pleinement présent sans disparaître derrière les besoins de l’autre ?

ÉDITIONS L’ANCRAGE

Les Éditions L’Ancrage publient des récits et des ouvrages consacrés aux savoirs transmis, aux gestes qui relient et aux héritages du vivant.

editionslancrage.com

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