Le Gardien du méridien oublié Chapitre II – Ceux qui portent

Mère Shan ne reparut pas avant l’aube.

Lorsque la porte de la maison s’ouvrit enfin, elle tenait dans ses bras un panier rempli de linges tachés. Elle marcha jusqu’au ruisseau sans regarder Luo Shen ni Xiu, s’agenouilla sur la berge et plongea les tissus dans l’eau froide.

Ses gestes étaient lents, mais précis.

Luo Shen l’observait depuis le seuil de la grange où ils avaient passé la nuit.

La vieille femme lava d’abord les linges. Puis, lorsqu’il ne resta plus aucune trace visible de sang, elle remonta ses manches et plongea ses avant-bras dans le courant.

Elle les y maintint longtemps.

— Elle va se glacer les mains, murmura Luo Shen.

Xiu, assise près de lui, suivait la scène en silence.

Mère Shan retira enfin ses bras de l’eau. Elle les essuya avec un tissu propre, se releva, puis gagna un vieux saule qui poussait en contrebas.

Elle posa les deux paumes contre le tronc.

Ses yeux se fermèrent.

Elle resta ainsi le temps de plusieurs respirations.

— Elle accomplit un rituel, dit Luo Shen.

— Ou elle se repose.

— Ce geste a sûrement un lien avec la ligne.

Xiu tourna la tête vers lui.

— Tout n’est pas une technique cachée.

Mère Shan revint vers eux.

Son visage semblait moins tendu que la veille. Le tremblement de sa main avait diminué.

— Vous faites cela après chaque naissance ? demanda Luo Shen.

— Seulement après celles qui ne veulent pas me quitter.

— Vous parlez des femmes ?

— Des naissances.

Elle entra dans la grange et prit le bol de bouillon que Xiu avait réchauffé.

Luo Shen déroula sa copie de la carte.

— Est-ce ainsi que vous agissez sur ce trajet ?

Mère Shan but une gorgée avant de répondre.

— Je ne sais pas agir sur ce que tu appelles un trajet.

— Pourtant, vous le connaissez.

— Je connais la douleur.

Elle posa le bol entre ses mains.

— Elle commence dans la paume. Elle remonte le bras. Certains jours, elle se fixe sous les côtes. D’autres fois, elle me réveille dans le dos. Je ne savais pas qu’un homme l’avait dessinée avant toi.

— Depuis quand la ressentez-vous ?

— Depuis l’année où trois enfants sont morts dans la même lune.

Elle regarda le bouillon.

— J’avais réussi à sauver les mères. Tout le monde me remerciait. On m’apportait du pain, du bois, des poulets. Personne ne voulait comprendre que j’entendais encore les enfants qui n’avaient pas crié.

Luo Shen s’assit face à elle.

— La douleur est apparue à ce moment-là ?

— La douleur, oui. Le reste était déjà là.

— Quel reste ?

— La certitude que je devais toujours tenir.

Elle porta le bol à ses lèvres.

— Une sage-femme ne peut pas trembler lorsqu’une femme a peur. Elle ne peut pas pleurer lorsque les autres s’effondrent. Elle doit rester debout jusqu’à ce que tout soit terminé.

— C’est nécessaire.

Mère Shan leva les yeux.

— Pendant la naissance, oui.

Sa voix s’était durcie.

— Pas pendant les trente années qui suivent.

Luo Shen resta silencieux.

Xiu demanda :

— Pourquoi l’eau et l’arbre ?

— Parce que mes mains ont besoin de savoir que le travail est fini.

— Vous déposez ce que vous avez reçu dans l’eau ?

— Non.

Mère Shan fronça les sourcils, presque irritée.

— Je ne donne pas les douleurs des femmes à la rivière. Elle n’a rien demandé. Je lave le sang. Je change de vêtements. Je mange quelque chose de chaud. Je marche. Je touche le tronc jusqu’à sentir à nouveau le poids de mes pieds.

Elle écarta légèrement les mains.

— Je me rappelle simplement que je ne suis pas leur maison.

Luo Shen contempla la carte.

— Ces gestes ont-ils fait disparaître la ligne ?

— Non.

— Alors ils ne suffisent pas.

Mère Shan soupira.

— Tu ressembles à tous les hommes instruits. Tu cherches une grande réponse pour ne pas avoir à respecter les petites.

Ils quittèrent le hameau dans la matinée.

Pendant plusieurs jours, Luo Shen interrogea tous ceux dont la tâche consistait à accompagner la douleur des autres.

Ils rencontrèrent d’abord Yan Fu, un homme massif qui recueillait les animaux blessés sur les routes.

Sa cour abritait deux chiens boiteux, un cheval aveugle, plusieurs oiseaux aux ailes cassées et une chèvre qui refusait de se nourrir.

Yan Fu affirma ne jamais tomber malade.

Pourtant, lorsque Luo Shen examina son bras droit, il retrouva une tension légère au centre de la paume et sous la clavicule.

— La douleur apparaît surtout lorsque l’un d’eux meurt, reconnut Yan Fu.

— Vous la ressentez longtemps ?

— Jusqu’à ce qu’un autre ait besoin de moi.

La ligne s’interrompait sous les côtes.

Elle était présente, mais incomplète.

Dans un village voisin, ils rencontrèrent une femme nommée An Mei, qui avait élevé six enfants abandonnés.

Chez elle, le trajet remontait jusqu’au flanc.

— Je n’ai jamais eu le temps de m’écouter, dit-elle en riant. C’est sans doute pour cela que mon corps parle si fort maintenant.

Un ancien soldat qui, depuis plusieurs années, accompagnait les mourants sans famille présentait lui aussi une partie de la ligne.

Il ne la ressentait presque plus.

— Comment avez-vous fait ? demanda Luo Shen.

— J’ai cessé d’être seul.

L’homme leur montra trois jeunes assistants.

— Nous prenons les veilles à tour de rôle. Après chaque mort, nous parlons du défunt. Puis celui qui a tenu sa main ne veille pas la nuit suivante.

— Vous avez moins de dévouement qu’autrefois ?

Le soldat eut un sourire triste.

— J’ai davantage de compagnons.

Partout où Luo Shen cherchait, il retrouvait des fragments du tracé.

Chez ceux qui écoutaient les confidences.

Chez ceux qui soignaient.

Chez ceux qui consolaient les familles.

Chez ceux qui accueillaient les enfants, les vieillards, les blessés ou les mourants.

Mais la ligne n’était jamais identique.

Chez certains, elle se limitait à la main.

Chez d’autres, elle remontait jusqu’à la poitrine.

Elle n’apparaissait dans le dos que chez ceux qui ne savaient plus s’interrompre.

Luo Shen notait tout.

Il dessinait les variations, comparait les douleurs, interrogeait les habitudes de chacun.

La nuit, il alignait les feuilles autour de lui.

Plus les témoignages s’accumulaient, plus une idée s’imposait.

— Cette voie permet de recevoir une part de ce que les malades ne peuvent plus porter, dit-il un soir.

Xiu préparait une infusion près du feu.

Elle ne releva pas immédiatement.

— Pourquoi le ferait-elle ?

— Pour les soulager.

— Et ensuite ?

— Le praticien transforme ce qu’il reçoit.

— Comment ?

Luo Shen désigna les cartes.

— C’est ce qu’il nous reste à comprendre.

Xiu versa l’eau dans deux bols.

— Mère Shan n’a jamais dit qu’elle recevait les douleurs.

— Elle entendait les enfants morts.

— Cela ne signifie pas qu’elle portait leur souffrance.

— Que portait-elle alors ?

Xiu posa un bol devant lui.

— Peut-être l’idée qu’elle aurait dû les sauver.

Luo Shen secoua la tête.

— Tu cherches une faute là où il existe peut-être une capacité particulière.

— Une capacité qui fait trembler les mains et empêche de dormir ?

— Toute responsabilité possède un coût.

Xiu ne répondit pas.

Luo Shen poursuivit :

— Les praticiens les plus expérimentés présentent les lignes les plus complètes.

— Non.

— Nous l’avons observé.

— Les lignes les plus complètes apparaissent chez ceux qui ne passent jamais le relais.

Il la regarda.

Xiu prit l’une des feuilles.

— Yan Fu accueille tous les animaux seul. La ligne monte jusqu’aux côtes. An Mei a élevé six enfants sans aide. Elle la ressent dans le flanc. L’ancien soldat partage ses veilles, et le trajet s’arrête dans son bras.

Elle posa son doigt sur la copie de Mère Shan.

— Ce n’est pas le soin qui trace cette ligne.

— Qu’est-ce que ce serait ?

— Le soin dont on ne revient pas.

Luo Shen retira la feuille de ses mains.

— Tu interprètes trop vite.

— Vous aussi.

Lorsqu’ils regagnèrent leur Maison, douze personnes les attendaient.

Une fièvre s’était répandue dans les fermes de la vallée. La plupart des malades n’étaient pas en danger, mais la peur courait plus vite que la maladie.

Luo Shen reprit les soins dès son arrivée.

Il examina les langues, prit les pouls, prépara des décoctions, rassura les familles.

Les premières journées se déroulèrent sans incident.

Puis un enfant fut amené au milieu de la nuit.

Il s’appelait Ren.

Il avait huit ans et brûlait de fièvre.

Sa mère le portait contre elle, bien qu’il fût presque trop lourd pour ses bras.

— Depuis combien de temps ? demanda Luo Shen.

— Trois jours.

— A-t-il bu ?

— Très peu.

L’enfant ouvrit les yeux.

— Mon père va revenir ?

La mère détourna le visage.

Luo Shen comprit que le père ne reviendrait pas.

Il fit installer Ren dans la pièce la plus calme. Xiu apporta de l’eau, des linges et les plantes nécessaires.

Pendant toute la nuit, Luo Shen resta près de lui.

La fièvre monta encore.

L’enfant délira, appelant tour à tour sa mère, son père et un chien qui n’existait peut-être que dans ses rêves.

À chaque fois qu’il s’agitait, Luo Shen posait une main sur son bras.

— Je suis là.

Peu avant l’aube, Ren saisit ses doigts.

— Ne partez pas.

— Je ne partirai pas.

La promesse sortit de sa bouche avant même qu’il n’y pense.

La fièvre commença à baisser lorsque le jour se leva.

La mère s’endormit contre le mur.

Xiu entra dans la pièce.

— Je prends votre place.

— Il vient seulement de s’apaiser.

— Vous êtes ici depuis toute la nuit.

— Je peux encore rester.

— Votre main est bleue.

Luo Shen regarda ses doigts.

Ils étaient froids, presque insensibles.

Il les cacha dans sa manche.

— Prépare une nouvelle décoction.

— Maître Luo.

— Fais ce que je te demande.

Xiu ne bougea pas.

— Il y a cinq personnes dans la cour. Deux peuvent attendre. Je m’occuperai des trois autres.

— Tu n’as pas encore les connaissances nécessaires.

— J’en ai suffisamment pour savoir que vous ne sentez plus votre main.

Luo Shen se leva.

Une douleur traversa brusquement son flanc. La pièce vacilla.

Il posa une paume contre le mur.

— Je vais bien.

— Non.

— L’enfant va mieux. C’est ce qui importe.

— Jusqu’au suivant ?

Il se tourna vers elle.

— Que veux-tu dire ?

— Combien devrez-vous en sauver avant d’accepter que vous êtes épuisé ?

— Il ne s’agit pas de moi.

— Il finit bien par s’agir de vous lorsque vous refusez de laisser quelqu’un d’autre aider.

La colère monta plus vite que Luo Shen ne put la retenir.

— Tu confonds prudence et peur.

Xiu pâlit.

— Peut-être.

— Un veilleur ne ferme pas sa porte lorsqu’une personne souffre.

Elle le regarda longuement.

— Alors ce n’est plus une porte.

Sa voix trembla, mais elle poursuivit :

— C’est une brèche.

Luo Shen désigna le couloir.

— Sors.

— Vous avez besoin de…

— Sors.

Xiu resta immobile une seconde, puis quitta la pièce.

La première patiente souffrait d’une douleur à l’épaule.

Luo Shen posa les doigts sur son poignet.

Son pouls lui sembla agité, puis faible, puis de nouveau agité.

Il recommença.

La femme le regardait avec inquiétude.

— Tout va bien ?

— Parlez-moi de votre douleur.

— Elle descend jusqu’au coude lorsque je porte les paniers.

Luo Shen suivit le bras.

À peine eut-il touché l’épaule qu’une image s’imposa à lui : un enfant appelant son père.

Il retira sa main.

— Vous avez perdu quelqu’un récemment ?

La femme fronça les sourcils.

— Non.

Luo Shen respira profondément.

Il reprit le soin.

Cette fois, il entendit le bruit d’une rivière.

Le bol laissé chaque matin près d’une natte vide.

Les linges plongés dans l’eau froide.

Des enfants qui n’avaient pas crié.

Il ferma les yeux.

— Maître Luo ?

La douleur sous sa clavicule devint brûlante.

Elle descendit le long de ses côtes, contourna le flanc et se fixa dans son dos.

La ligne entière.

Luo Shen posa les deux mains sur la table pour ne pas tomber.

La patiente se redressa.

— Vous êtes malade.

— Allongez-vous.

— Je vais chercher quelqu’un.

— Restez.

Il tenta de retrouver son souffle.

La pièce semblait remplie de voix.

Celles des patients rencontrés pendant le voyage.

Celles des malades qu’il avait écoutés au fil des années.

La femme qui entendait la rivière.

Mère Shan.

Ren.

D’autres encore, dont il avait oublié les visages mais pas les douleurs.

La patiente se leva.

— Qui êtes-vous en train de soigner ?

Luo Shen ouvrit la bouche.

Aucun nom ne vint.

Il ne savait plus si la tristesse lui appartenait.

Il ne savait plus depuis combien de temps il avait froid.

Il ne savait plus quelle main était posée sur la table.

La salle bascula.

La dernière chose qu’il aperçut fut la porte qui s’ouvrait et Xiu courant vers lui.

Lorsqu’il reprit conscience, la lumière du jour filtrait à travers les volets.

Il était allongé dans la petite pièce réservée aux malades qui devaient passer la nuit à la Maison.

Personne ne parlait dans le couloir.

Aucun pas.

Aucune plainte.

Aucune voix ne demandait son nom.

Luo Shen tenta de se redresser.

Une douleur sourde traversa son dos.

Xiu était assise près de la porte. Elle tenait la copie de la carte sur ses genoux.

— Combien de temps ? demanda-t-il.

— Une journée et une nuit.

— Les patients ?

— Confiés à la Maison de l’Est et aux praticiens du village.

— Tu n’avais pas le droit de…

— J’avais le devoir de le faire.

Luo Shen ferma les yeux.

— Ren ?

— Sa fièvre est tombée. Sa mère est restée auprès de lui.

Il expira.

— Donne-moi la carte.

Xiu ne bougea pas.

— J’ai regardé les caractères, dit-elle.

— Nous les avons déjà lus.

— Nous les avons devinés.

Elle déposa la feuille de peau sur la couverture, contre sa poitrine.

— Le signe après « porter » n’est peut-être pas « souffrance ».

Luo Shen ouvrit les yeux.

— Que signifie-t-il ?

— Il peut désigner une charge. Mais aussi ce qui est confié pour un temps.

Elle montra la partie effacée.

— Et ce signe, ici, n’indique pas que le trajet reçoit quelque chose.

— Que dit-il ?

— Revenir.

Luo Shen fixa les traits presque invisibles.

Xiu poursuivit :

— Cela peut vouloir dire regagner, retourner, retrouver son lieu.

— La phrase est incomplète.

— Oui.

— Nous ne pouvons pas savoir.

— Peut-être qu’elle ne disait pas : « Chez celui qui porte la souffrance des autres… »

Elle posa le doigt sur la ligne qui descendait vers le dos.

— Peut-être qu’elle disait : « Chez celui qui porte, ouvrir la voie du retour. »

Luo Shen resta longtemps silencieux.

Il entendait son propre souffle.

Rien d’autre.

Xiu se leva et alla jusqu’à la porte.

— Où vas-tu ?

— Préparer du bouillon.

— Je dois retourner dans la salle.

Elle se retourna.

— La salle est fermée.

— Il y aura d’autres malades.

— Oui.

— Ils auront besoin de moi.

Xiu contempla l’homme allongé devant elle.

Sa voix s’adoucit.

— Vous avez trouvé le méridien, Maître Luo.

Elle ouvrit la porte.

— Mais vous avez oublié de chercher où il conduit.

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